Le Canada découvre une faille stratégique dans ses routes Internet

Le retour de Donald Trump à la Maison-Blanche pousse Ottawa à revoir certains angles morts de sa souveraineté numérique. Après les chaînes d’approvisionnement, l’énergie ou la défense, un autre dossier attire maintenant l’attention du gouvernement canadien : les routes internationales qui transportent les données et les communications vocales du pays.
Selon un reportage de Mathieu Dion dans Bloomberg, le gouvernement de Mark Carney mène une révision de l’infrastructure canadienne de communications internationales. La préoccupation est simple : une partie importante du trafic Internet et téléphonique canadien passe par des réseaux situés aux États-Unis. Dans un contexte politique plus tendu avec Washington, cette dépendance, longtemps perçue comme normale, devient soudainement plus sensible.
Le Canada dispose de peu de câbles sous-marins qui le relient directement au reste du monde sans passer par le territoire américain. Plus encore, aucun de ces câbles n’appartient à une entreprise basée au Canada. Le câble Topaz, qui relie le Japon au Canada, appartient à Google. Le Greenland Connect, qui relie le Canada à l’Europe, est contrôlé par l’entreprise groenlandaise Tusass. Sur la côte est, trois câbles vers le Royaume-Uni appartiennent à EXA Infrastructure, une société soutenue par le fonds américain I Squared Capital.
La question n’est pas seulement technique. Elle devient géopolitique. L’idée qu’un allié traditionnel puisse utiliser des infrastructures stratégiques comme levier politique semblait autrefois improbable. Mais les tensions actuelles entre les États-Unis et plusieurs alliés, les propos de Donald Trump sur le Canada, ainsi que ses positions sur le Groenland et l’OTAN, forcent Ottawa à envisager des scénarios qui paraissaient jusque-là théoriques.
Pour Mirko Bibic, chef de la direction de BCE, le Canada aurait intérêt à examiner sérieusement l’expansion de sa capacité de communication transocéanique. L’enjeu n’est pas de couper les liens avec les États-Unis, mais de réduire une dépendance excessive. Dans un monde où les données circulent aussi vite que les capitaux, contrôler les routes numériques devient une composante de la souveraineté nationale.
Le problème touche aussi la confidentialité des données. La Canadian Internet Registration Authority, mieux connue pour la gestion du domaine .ca, s’inquiète depuis longtemps du phénomène appelé « boomerang routing ». Il arrive que des communications entre deux points situés au Canada transitent par les États-Unis avant de revenir au pays. Selon une estimation citée par Bloomberg, plus du quart du trafic Internet canadien pourrait ainsi passer par le territoire américain, ce qui l’expose potentiellement à la juridiction et à la surveillance américaines.
Le défi financier est considérable. Un câble de fibre optique traversant l’Atlantique peut coûter environ 200 millions de dollars américains. À cela s’ajoutent les infrastructures terrestres, les stations d’atterrissage, les centres de données et les systèmes de redondance. Pour devenir moins vulnérable, le Canada devrait donc investir dans un écosystème complet, pas seulement dans quelques câbles supplémentaires.
Les satellites pourraient compléter cette stratégie, même s’ils ne remplacent pas la capacité des câbles sous-marins. André Tremblay, de TerreStar Solutions à Montréal, estime qu’une infrastructure satellitaire canadienne pourrait contribuer à assurer une couverture indépendante en cas de rupture ou de pression extérieure. L’idée serait de faire en sorte qu’aucun acteur étranger ne puisse simplement « fermer l’interrupteur ».
Ce débat marque un changement de ton à Ottawa. La souveraineté numérique ne concerne plus seulement l’hébergement des données, la cybersécurité ou l’intelligence artificielle. Elle touche désormais les routes physiques de l’Internet mondial. Et dans ce domaine, le Canada semble réaliser qu’il est peut-être plus branché sur son voisin qu’il ne l’imaginait.
Source : Bloomberg
